Yves Nat, ce géant aux doigts ailésJe me souviens que, quand j'étais enfant et que ma mère ( qui avait eu le privilège d'être élève d'Yves Nat ) s'installait au piano, je m'asseyais à ses pieds sous le clavier et je me sentais comme immergé dans les sonorités de l'instrument. Ainsi placé au plus près du piano, presque dans le piano pourrais-je dire, j'avais un peu l'impression que ma mère et l'instrument ne faisaient qu'un. C'est sans doute pour cela que j'ai toujours considéré que le piano est un instrument qui doit " chanter" et que les sonorités brillantes,percussives, métalliques de certains pianos(ou pianistes) m'insupportent.
A vrai dire à cette époque le piano et moi n'étions pas vraiment amis, car je trouvais que ma mère passait trop de temps à son piano et pas assez avec moi...
Ce n'est que bien plus tard, adolescent, que j'ai décidé de me mettre sérieusement au piano mais le solfège et les exercices me paraissaient tellement rébarbatifs que j'ai préféré travailler d'emblée des morceaux qui me plaisaient( grosse erreur, et pourtant ma mère m'avait prévenu:"ce n'est pas comme ça que tu vas progresser !" et elle me tendait le" Hanon" qui me faisait fuir aussitôt...)Comme j'étais très têtu, elle a fini par céder et me donnait de précieux conseils pour surmonter mes difficultés. Et souvent, dans ses propos, revenait le nom d'Yves Nat:" Yves Nat disait ceci, Yves Nat disait cela..."
C'est ainsi que j'appris à connaître ce grand homme par les anecdotes, les souvenirs qu'elle me racontait, et bien sûr les conseils qu'elle me prodiguait et qui lui venaient en droite ligne du maître( chercher le bon doigté, lier avec les doigts autant que faire se peut sans abuser de la pédale, pour qu'elle ne devienne pas un "cache-misère" selon l'expression de Nat,s'effacer devant l'oeuvre...).Elle me parlait du trac qu'il éprouvait devant le public et qui l'avait éloigné des salles de concert pour se consacrer à l'enseignement, de ses mains énormes dont les doigts avaient parfois du mal à passer entre les touches noires...
Je l'imaginais un peu comme le Poète qu'évoque Baudelaire dans"l'Albatros", "prince des nuées"..."que ses ailes de géant empêchent de marcher"...
Elle était aussi toute fière de me raconter que lors de sa 1ère audition devant Nat, alors qu'elle jouait le début de la 21ème sonate de Beethoven
legato, le maître avait murmuré:"c'est très beethovenien, ça !".
Parallèlement, je découvrais par le microsillon les enregistrements de Nat, que ma mère écoutait avec moi, ravie. Bien sûr, ça grattait un peu, mais l'essentiel y était: un son chaud et généreux, aux graves profonds et mats( ma mère me parlait souvent de son fameux piano Erard qu'il affectionnait),un jeu puissant et visionnaire mais capable aussi d'une bouleversante délicatesse (écoutez par exemple l'andante de la sonate op.109 de Beethoven ou le trio de la marche funèbre dans la 2ème sonate de Chopin: c'est beau à pleurer, à pleurer...), une intégrité totale(" s'oublier entièrement afin que l'oeuvre se ressouvienne"disait-il).
Tout le monde connait les noms de certains interprètes autrement médiatisés: Horowitz, Rubinstein, Richter...
Et pourtant qu'on ne s'y trompe pas: Yves Nat n'est pas seulement le plus grand pianiste que la France nous ait donné, c'est aussi une véritable légende du piano, dont l'art reste insurpassé.Son intégrale des sonates de Beethoven est un Monument( certes, elle est inégale, mais il est difficile après s'y être plongé d'en trouver une plus habitée ).
Et que dire de ses Schumann !
Quand il était au piano, il ne "jouait" pas, il"était" Beethoven, il"était" Schumann", il "était" Chopin...Quel dommage qu'il n'ait pas eu le temps d'enregistrer plus de Schumann, et d'autres compositeurs ( Ravel, Debussy, Bach peut-être dont il connaissait par coeur dès l'âge de 11 ans, les 2 livres du Clavier bien tempéré !)
J'ai retrouvé après la mort de ma mère une vieille partition toute jaunie de la toccata de Schumann; sur la 1ère page elle avait écrit au crayon, d'une main enfantine et appliquée(elle avait 13 ans à l'époque): Interprétation devant Yves Nat, leçon du mois de décembre 1933.
Elle avait aussi conservé précieusement 2 photos dédicacées du Maître.
J'ai dans mon salon le Bösendorfer sur lequel ma mère aimait tant jouer, désormais muet...
Je dédie ce texte à Edna Stern et aux amoureux du piano.
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Yves Nat, a giant .
I
remember... as a kid when my mother (who had the privilege of being a
student of Yves Nat) settled down at the piano, I sat at his feet under
the keyboard and I felt like immersed in the sound of the instrument. Well placed as close to the piano, in the piano almost could I say, I just felt like my mother and the piano were one. That
is probably why I always felt that the piano is a singing instrument
and I don't like the brilliant, percussive, metallic sounds of some pianos (or pianist).
Actually at that time
the piano and I were not really friends, because I found that my mother
spent much time at the piano and not enough with me ...
Only
much later, teenager, that I decided to get serious at the
piano but the music theory seemed so daunting that I preferred to work the pieces that I liked (big mistake, and
yet my mother warned me: "This is not how you go forward!" and she
handed me the "Hanon" which made me flee soon ...) As I was very
stubborn, she finished to accept and gave me advices to overcome my difficulties. And often, was returning the name of Yves Nat: "Yves Nat said this, Yves Nat said that ..."
This
is how I learned to know this great man by anecdotes, memories she told
me, and of course the advices she lavished on me and which came straight
from the master (look for the right fingering, link
with the fingers as much as possible without abusing the pedal, so it
does not become a "cache-misère" in the words of Nat, ...).
She spoke stage fright he experienced
before the public, which had distanced him from concert halls to devote
on teaching, his huge hands and fingers which sometimes had difficulty moving
between the black keys ...
I imagined him
a little like the poet in "l'Albatros," of Baudelaire "prince of the
clouds "..." his giant wings prevent him from walking" ...
She
was also very proud to tell me that during his first hearing before
Nat, as she played the beginning of the 21th Beethoven sonata
legato,
the teacher had whispered:" It's very Beethovenien...".
Meanwhile, I discovered the LP recordings by Nat, that my mother listened to with me, delighted. Sure,
it scratched a bit, but essentially was: a warm and generous sound with
deep bass and matt (my mother often spoke of his famous piano Erard he
loved), a powerful and visionary playing but able also to become incredibly delicate (listen for example, the andante of the sonata opus 109
of Beethoven or the trio of the funeral march in the second sonata of
Chopin, beautiful to cry, to cry ...), a total integrity.
Everyone knows the names of some other interpreters : Horowitz, Rubinstein, Richter ...
But Yves Nat is not only the greatest pianist
that France has given us, it is a true legend of the piano, whose art is tremendous.His complete Beethoven sonatas is a Monument (yes, it is uneven, but it is difficult after having listen it to find better).
And what of his Schumann!
When
he was at the piano, he didn't played "he was" Beethoven, " he was"
Schumann, "he was "Chopin ... What a pity he did not have time to
record more Schumann and other composers :Ravel, Debussy, Bach, perhaps (he knew by heart from the age of 11
years, the two books of The Well-Tempered Clavier!)
I
found after the death of my mother an old yellowed music score of
Schumann's Toccata,on the first page she had written with a pencil (she was 13 years old at that time):" Interpretation devant Yves Nat leçon de Decembre 1933."

She also treasured 2 autographed photos of the Master.
I have in my living room the Bösendorfer which my mother loved playing, dumb now ...
I dedicate this paper to Edna Stern and lovers of the piano.